Ruben au chevet du haméa

En cette année internationale des langues autochtones décrétée par l’UNESCO, rappelons une petite statistique sur la Calédonie : 18 des 28 langues kanak sont menacées d’extinction (de voix). Focus sur le haméa, parlé au centre de la Grande Terre, et les travaux de Ruben.


A 25 ans, originaire de la tribu de Ceynon à Kouaoua, Ruben Diainon entame une thèse de doctorat en sociolinguistique et en didactique des langues et des cultures. « On m’a toujours reproché de ne pas parler mes langues, même si je les comprenais, explique le jeune homme. Je me suis demandé pourquoi on ne me les avait pas apprises, et ce questionnement m’est resté en tête. »

Après des études au Lycée du Grand Nouméa en filière ES qui lui donnent goût à la sociologie, Ruben enchaîne par une licence de Lettres à l’Université de Nouville au cours de laquelle il découvre la sociolinguistique. Une révélation : la discipline l’aide à trouver des réponses personnelles à ses questions, jusqu’à obtenir l’an dernier la note de… 19,33 à son mémoire de master 2 Civilisations, cultures et sociétés (en études océaniennes et du Pacifique) ! « A la base je n’étais pas un étudiant très sérieux, sourit Ruben, je faisais le strict minimum et ça me suffisait ! Mais en faisant ce master ça m’a vraiment motivé. J’étais intéressé parce que je faisais partie du sujet que j’étudiais. »

Des ateliers pour faire vivre la langue

La langue haméa – environ 600 locuteurs – est parlée à la fois dans la région de Kouaoua, ainsi que sur la côte Ouest à Moindou, jusqu’à La Foa dans sa version tîrî. Le xârâcùù, l’ajië et bien sûr le français exercent une forte « concurrence » au quotidien sur cette langue ultra-minoritaire. La perte d’usage de la langue auprès des jeunes générations, constate Ruben, a notamment des conséquences sur les pratiques coutumières en général, et la question des discours cérémoniels en particulier.

Avec cette diapo, primée pour sa qualité visuelle, Ruben a participé l’an dernier au concours “Mon Master en 180 secondes”

Le jeune homme découvre en master les modalités de la recherche-action : étudier la langue et s’impliquer dans sa sauvegarde en la faisant revivre par des activités. Ruben met ainsi en place différents ateliers avec les gens du coin : « On a créé une immersion pour permettre aux groupes de participants des ateliers de pouvoir être dans un ‘bain de langage’, explicite Ruben. C’était une vraie source de motivation de faire travailler ensemble des locuteurs plus âgés, qui peuvent approfondir les explications, avec des jeunes, qu’ils soient locuteurs ou non. On s’intéresse aux pratiques culturelles et artistiques, par exemple des chants traditionnels ; on a aussi traduit et mis en musique des comptines. C’était amusant pour tout le monde dans le sens où ça rappelait l’enfance de chacun ! On travaillait à la fois les aspects linguistiques et historiques, et le patrimoine immatériel. »

La survie de la langue passe par son appropriation par les nouvelles générations, il faut donc s’adapter aux moyens de son temps : ainsi Ruben aimerait que le haméa intègre, à terme, l’application Traducteur NC, qui permet une initiation à trois langues pour le moment (le drehu, le xârâcùù et le drubea). Mais l’un des objectifs est aussi de faciliter la transmission entre générations, ainsi que l’enseignement de cette langue au sein des écoles de sa commune en créant un nombre varié d’outils pédagogiques.

Les recherches de Ruben le mèneront également à Voh pour y mener d’autres expériences de revitalisation des langues en danger de la région, et à Moncton… au Canada, à partir de septembre ! Sa thèse est en effet le fruit d’une collaboration nouvelle entre l’Université de Nouvelle-Calédonie et celle de Moncton. De quoi permettre à Ruben d’étudier la politique canadienne en matière de droits linguistiques, ainsi que les programmes de revitalisation de la langue amérindienne mi’kmaq.

Une richesse, une identité

Pour le tout nouveau thésard, s’impliquer dans la préservation de la richesse linguistique de notre archipel est une évidence : « Toutes ces langues font partie de notre histoire, de notre identité et elles véhiculent une multitude de savoirs et de valeurs. Il y a, par exemple, des spécificités dans les langues qui te permettent d’avoir des renseignements sur l’aspect médicinal des plantes. Sauvegarder ces langues est aussi un moyen de tenter de réparer les erreurs du passé. »

Son leitmotiv transcende les éternels clivages partisans qui agitent la politique calédonienne : « Depuis les années 70, la langue est devenue un champ de bataille entre les deux camps politiques majeurs en Nouvelle-Calédonie. Du côté loyaliste, on voyait dans la préservation, la promotion et l’enseignement des langues un affront à la souveraineté française ; et chez les indépendantistes, on voyait ça comme un moyen de lutte revendicative, identitaire. Alors que sauver les langues, c’est faire la promotion de la diversité calédonienne, je ne vois pas ça comme quelque chose de politique ! »

Avant de conclure par un vibrant plaidoyer pour les langues en danger : « Je trouve que la valorisation des langues est un peu inégalitaire : on met plus en valeur certaines langues kanak par rapport à celles qui en ont le plus besoin. Alors qu’il y en a 18 sur les 28 qui sont en danger… Il y a urgence ! »