[QHH 2019] « Etre grand frère, c’est partager ce qu’il y a de meilleur »

Passage obligé pour la Quinzaine du hip-hop : la case à palabre ! Mardi soir, une causerie avec les acteurs du milieu se tenait au Centre culturel Tjibaou pour décliner le concept de transmission.


Qu’ils soient dans le graff, la danse, le rap ou le DJ, qu’ils s’appellent Kuby, Dexter, Emile, Tosh, Lawrence, Simane, ils appartiennent au vivier du hip-hop calédonien. Lors de la causerie organisée cette semaine, ils ont abordé les questions de la professionnalisation des artistes, des modèles et du rôle des grands frères, des nouvelles technologies qui court-circuitent parfois l’échange humain…

Retour sur quelques-unes des « punchlines » tirées du débat.

L’école de la rue est-elle la seule voie d’apprentissage possible dans l’évolution d’un artiste hip-hop ?

« Le hip-hop par essence même, c’est l’art du peuple pour le peuple. L’école de la rue, c’est l’école du vécu ! Il y a un chemin qui se fait dans la rue. Pour nous il y a d’autres voies de perfectionnement, mais pas d’apprentissage. »

« J’ai appris dans la rue, mais pour l’évolution j’ai dû sortir de là, tout en gardant l’essence des débuts. »

« Pour prendre l’exemple du spectacle Roméo & Juliette, plus de la moitié des danseurs viennent de l’école de la rue. La pièce bien sûr a été écrite par Shakespeare il y a longtemps ; mais avec le hip-hop des jeunes d’ici, on retrouve une connexion avec le quartier ! »

« Ce sont des sensations qu’il faut vivre, que tu ne peux apprendre ni dans une salle de classe ni dans un atelier. Comme quand tu vas prendre ton micro, pour faire un attentat verbal sur une place au milieu de ta ville avec trois de tes potes rappeurs, que tu as le cœur qui bat à deux mille… ou bien que tu vas danser au milieu d’un marché, devant des gens pour montrer ton travail ! »

 

Le hip-hop c’était mieux avant ?

« Evidemment, sur le plan artistique c’est mieux aujourd’hui : il y a la trap, de l’électro, tu as accès à des artistes différents du monde entier, tu en as pour des années de vie avant de tout connaître ! Mais au niveau éthique, ça n’est pas mieux parce que c’est devenu un business. Le message n’est pas non plus forcément au top : aujourd’hui, il y a 80 % d’artistes dont les thèmes des chansons sont la défonce et la promotion de la violence. »

« En termes d’évolution personnelle, je ne pensais pas être un jour appelé sur un plateau télé, à la radio ou pour donner des cours dans une école primaire, comme c’est le cas aujourd’hui. Je pense qu’avant je n’aurais pas pu le faire, le hip-hop était mal vu. »

« Pourquoi le hip-hop était mieux avant : c’est parce qu’il y avait des principes, des valeurs que nous respections. Nous étions tous ensemble. Mais plus les années passent, moins ces codes sont mis en pratique… »

« Avant il y avait cette harmonie, cette mixité, on ne se posait pas de question, on était contents quand on dansait. Il faut revenir aux valeurs d’avant, elles sont importantes ! »

Les nouvelles générations produisent-elles des futurs grands frères ?

« On ne choisit pas d’être grand frère, il faut un certain leadership. Ça fait partie de la façon d’être des gens, de leur caractère… »

« Avec Youtube, on a vu notre discipline exploser. Il y a des jeunes ici qui en deux semaines font 60 000 vues avec leur morceau ! Ils font du kompa love, du rap violent, gangsta où on parle de drogue ou de choses mauvaises. Je vois des jeunes de 9-10 ans écouter ces morceaux et connaître les paroles par cœur. Quand je dis à mes rappeurs ‘faites attention parce que vous êtes un peu des grands frères, dans le sens où vous faites des morceaux qui sont écoutés par les plus jeunes’… Ils me répondent ‘non, on n’est pas des grands frères ! Nous on fait notre musique et on s’en fout des autres !’ Là, je me suis dit qu’il y avait un fossé entre ma génération, qui avait conscience que le rap c’était un truc engagé pour porter un message, et cette nouvelle génération de rappeurs qui arrive pour faire du business et parler de sexe, drogue, alcool et pas forcément se rendre compte de l’impact qu’ils ont sur les plus petits. »

« On n’a jamais vu planter une graine, et l’arbre pousser le lendemain ! Donc être grand frère c’est un travail de long terme, c’est l’endurance et aussi la volonté de partager ce qu’il y a de meilleur. »