[INTERVIEW] Anthony Taitusi : « Il faut faire notre propre cinéma, pour les générations futures ! »

A 28 ans, il est le premier réalisateur d’origine wallisienne à avoir tourné une fiction au Fenua, en wallisien et avec des acteurs locaux : Foha Tau (le fils du guerrier), série de trois épisodes d’une heure diffusés sur le réseau Première… Tazar l’a rencontré lors du dernier Festival de cinéma de La Foa et en a profité pour l’interviewer !


Très jeune tu as voulu être réalisateur de films. D’où t’est venue cette passion ?

Mes parents étaient séparés. Mon père venait souvent me chercher, mais le reste du temps je vivais seul à Paris avec ma mère dans un petit appartement. Je n’avais ni frère ni sœur. Je me retrouvais donc souvent devant la télé. J’ai grandi avec les séries Ric Hunter, Raven, K 2000… j’en bouffais tous les jours ! Je me réfugiais dans ce monde-là. J’ai toujours voulu créer des histoires, visuellement.

Un jour, je me suis dit que j’aimerais être réalisateur… mais j’étais en échec scolaire : du primaire jusqu’à mes 18 ans, j’ai redoublé quatre fois. En 2008, j’ai perdu ma maman… J’étais un peu perdu. Mon père m’a alors proposé de partir à Wallis. C’était la première fois que j’y mettais les pieds ! J’ai été accueilli par ma famille, mes tantes et oncles. C’était une nouvelle culture, une nouvelle vie. Ma famille m’a remis à l’école, elle était très stricte là-dessus, mais à côté de ça j’étais choyé. En 18 mois j’ai eu mon bac L en candidat libre, puis mon BEP vente, avant de repartir à Paris.

J’avais toujours en tête l’idée de faire du cinéma. Il a fallu taper à toutes les portes, et finalement j’ai été accepté à l’EICAR, le côté pratique de cette école me plaisait. Pendant trois ans j’ai été formé à l’écriture de scénario, au son, comment tenir une caméra, j’ai eu des cours sur l’histoire du cinéma…

Après quatre ans d’études à Paris et un diplôme de réalisateur tu retournes à Wallis… C’est là que tu te lances dans un projet dingue : la réalisation de Foha Tau, sans soutien. Est-ce que tu peux nous raconter ce défi ?

Mon retour m’a reconnecté avec la nature, le plaisir de la pêche… Après un moment, je me suis dit qu’il était temps de me bouger. J’avais un diplôme de cinéma, il fallait que j’en fasse quelque chose ! En parallèle je suis rentré à Wallis-et-Futuna Première, où je travaille comme chargé de réalisation.

Grâce à mes premiers salaires j’ai pu lancer Foha Tau. Le premier plan du film était un dessin à la base, avec le personnage sur sa pirogue qui dérive dans l’océan, ça a démarré comme ça ! Je voulais que tout le monde s’identifie au personnage. Je ne voulais pas que les spectateurs se disent « c’est un truc de Wallisien, ça n’est pas nous » !

FOHA TAU – ÉPISODE 1 – Bande Annonce N. 2

Regardez la deuxième bande annonce de l'épisode I : La promesse d'une île.—https://www.fohatau.com/products/dvd-episode-1-la-promesse-dune-ile

Publiée par FOHA TAU sur Vendredi 2 décembre 2016

 

Il faut qu’on fasse notre propre cinéma, pour les générations futures. Nos enfants auront besoin de voir des films qui les représentent, dans lesquels ils se reconnaissent. On grandit tous avec des films, et quelque part ça nous suit toute notre vie. Beaucoup de gens ont été façonnés par leur expérience de spectateur de Star Wars par exemple !

Quel sont tes liens avec la Nouvelle-Calédonie ?

Mon père est né ici, à Nouméa, et a grandi dans les demi-lunes laissées par les Américains après la Seconde Guerre mondiale, des espèces de cases en tôle, avec des Javanais, des Kanak, des Wallis…

Mes grands-parents sont venus dans les années 50 à Yaté où à l’époque une forte communauté de Wallisiens travaillait sur la construction du barrage. Puis, ils sont partis à pied vers Nouméa, où mon grand-père a commencé à travailler dans les blanchisseries.

Tous les jeudis il aimait aller au cinéma avec les enfants. Donc toute la semaine, ils essayaient de récupérer des points dans les paquets de lessive, qui permettaient d’obtenir des séances de cinéma gratuites. Les enfants étaient fous et se mettaient à chercher aussi les points. Ils allaient notamment au Rex : là où j’ai diffusé, cinquante ans plus tard, Foha Tau !

Quand mon grand-père est décédé, ma grand-mère est rentrée à Wallis avec les enfants. Mais la Calédonie est restée importante pour nous.

Quels sont tes prochains projets ?

J’ai plusieurs scenarii qui sont déjà écrits, pas que sur le Pacifique. A Wallis, j’ai le gros projet de faire un film sur la vie de Saint-Pierre Chanel. Comme c’est le martyr du Pacifique, j’aimerais réaliser un film qui soit à la hauteur de l’Histoire !

Sinon à court terme, je me lance dans un projet de fiction, toujours à Wallis, qui s’appelle Tanoa. L’histoire d’un gamin qui grandit avec ses grands-parents, rêve d’avoir un Vespa, travaille dur et économise. Son grand-père va finalement lui payer un cheval qui incarnera à la fois son lien avec lui et la liberté de se déplacer, de devenir quelqu’un…

Et puis sinon un projet en Nouvelle-Calédonie, pourquoi pas ! Je partirais bien sur un western, ou bien un film avec un gamin d’Ouvéa, île à laquelle ma famille est liée historiquement…

Un épisode de la série documentaire Talatuku, réalisée à Futuna par Anthony pour Wallis-et-Futuna la 1ère

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